Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse (extraits)
Livre I
I. -- Thucydide l'Athénien a raconté les
différentes péripéties de la guerre des
Péloponnésiens et des Athéniens; il s'est mis
à l'oeuvre dès le début de la guerre, car il
prévoyait qu'elle serait importante et plus mémorable
que les précédentes. Sa conjecture s'appuyait sur le
fait que les deux peuples étaient arrivés au sommet de
leur puissance. De plus il voyait le reste du monde grec, soit se
ranger immédiatement aux côtés des uns et des
autres, soit méditer de le faire. Ce fut l'ébranlement
le plus considérable qui ait remué le peuple grec, une
partie des Barbares, et pour ainsi dire presque tout le genre humain.
Pour les événements antérieurs et ceux de
l'époque héroïque, il était impossible, en
raison du temps écoulé, de les reconstituer exactement.
D'après les témoignages dignes de foi qu'on peut
trouver pour la période la plus reculée, je ne les
estime pas bien importants ni en ce qui concerne les guerres, ni sur
les autres questions.
II.-- Le pays que l'on appelle maintenant la Grèce ne semble pas avoir été habité dès l'origine d'une manière stable; il s'y produisit d'abord des migrations, car les habitants changeaient souvent de région, sous la pression d'arrivants sans cesse plus nombreux. Le commerce n'existait pas; les relations entre les peuples n'étaient sûres, ni sur terre ni sur mer; les habitants ne tiraient chacun de leur terre que de quoi ne pas mourir de faim; ils n'amassaient pas de richesses et ne faisaient pas de plantations, car, faute de villes fortifiées, on ne savait pas si un envahisseur ne surviendrait pas et ne s'emparerait pas de tous les biens. Dans ces conditions, les gens pensaient qu'ils trouveraient n'importe où leur nourriture quotidienne, ne faisaient pas de difficultés pour émigrer et ne cherchaient pas à acquérir la suprématie ni par des villes puissantes ni par quelque autre moyen. C'étaient surtout les meilleures terres qui avaient le plus à souffrir des changements de population : la région qu'on appelle maintenant la Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse, à l'exception de l'Arcadie, bref en général les régions les plus favorisées. En effet grâce à la fertilité du sol, les ressources, en s'accroissant sans cesse, provoquaient des révolutions qui ruinaient le pays et l'exposaient aussi davantage aux attaques des étrangers. Quant à l'Attique, depuis longtemps, en raison même de l'aridité de son soi, elle ignorait les révoltes et fut occupée sans interruption par les mêmes habitants. Et voici qui confirme très fortement mon opinion que les migrations ont amené un développement bien différent dans les diverses cités : c'est chez les Athéniens que se réfugiaient, pensant y trouver la retraite la plus sûre, les plus puissants de ceux qu'avaient chassés du reste de la Grèce les guerres ou les révolutions; et ce sont eux qui par leur nombre ont contribué à faire la grandeur de la ville; aussi plus tard, quand le territoire de l'Attique fut devenu insuffisant, Athènes envoya des colonies en Ionie.
III. -- Voici qui montre encore parfaitement la faiblesse de l'ancienne Grèce : avant la guerre de Troie, la Grèce ne paraît pas avoir entrepris quoi que ce soit en commun; et, à mon avis, ce nom même ne s'appliquait pas à la totalité de la Grèce. Avant Hellen, fils de Deucalion, cette appellation ne semble même pas avoir existé; chaque peuple, surtout relut des Pélasges, prêtait à la Grèce une appellation tirée de son nom particulier. Mais quand Hellen et ses fils eurent établi leur puissance dans la Phtiôtide, quand d'autres cités les appelèrent à leur secours, par suite de leurs rapports plus nombreux, ils se nommèrent réciproquement Hellènes; cette appellation néanmoins dura peu et ne fut pas admise pour tous. Homère le montre parfaitement; bien qu'il eût vécu bien longtemps encore après la prise de Troie, nulle part, il n'appela Hellènes l'ensemble des Grecs; les seuls qu'il appelle ainsi sont les compagnons d'Achille venant de la Phtiôtide, qui étaient effectivement les premiers Hellènes; pour les autres il emploie, dans ses vers, le nom de Danaens, d'Argiens et d'Akhéens. Il n'utilise pas non plus l'expression de Barbares, pour la raison qu'il n'y avait pas encore, à ce qu'il me semble, une seule expression correspondante pour les Hellènes. Ces peuples donc qui reçurent peu à peu le nom d'Hellènes, d'abord cité par cité, c'est-à-dire par groupe d'individus de même langue, puis tous ensemble, n'entreprirent rien en commun avant la guerre de Troie, en raison de leur faiblesse et de leur manque de relations. Et encore cette expédition ne la tentèrent-ils que lorsque leur expérience de la mer fut devenue plus grande.
IV.-- C'est Minos qui, selon la tradition, fut le premier à posséder une flotte; il établit sa puissance sur la plus grande partie de ce que nous appelons maintenant la mer grecque; il soumit les Cyclades et, le premier, établit des colonies dans la plupart de ces îles, d'où il avait chassé les Kariens; il avait établi comme gouverneurs ses propres enfants; de plus, comme il est naturel, il fit disparaître autant qu'il put la piraterie, en vue de s'assurer plus facilement le recouvrement des impôts.
V. -- En effet, les Grecs d'autrefois, ceux des Barbares qui habitaient le bord de la mer et ceux qui occupaient les îles, quand ils se mirent à se fréquenter davantage par mer, se livrèrent à la piraterie; les plus puissants y cherchaient un moyen de s'enrichir et de nourrir les faibles, ils s'attaquaient aux villes démunies de fortifications et aux peuplades répandues dans des bourgades, les pillaient et tiraient de ces expéditions la plupart de leurs ressources; car la piraterie ne comportait aucun déshonneur; bien au contraire, elle n'allait pas sans rapporter quelque gloire. Ce qui le montre bien, c'est qu'aujourd'hui encore quelques populations maritimes se font honneur de la pratiquer et les vieux poètes font, partout également, demander aux navigateurs par les personnages de leurs poèmes, s'ils sont des pirates; on voit bien que ceux à qui on adresse cette question, ne désavouent pas cette occupation et que ceux qui la posent ne considèrent pas la question comme offensante. Sur le continent aussi, on se razziait réciproquement. Et aujourd'hui encore, dans bien des contrées de la Grèce, on vit à l'ancienne manière, dans la région des Lokriens Ozoles, des Étoliens, des Akarnaniens, et de ce côté du continent. De ce brigandage d'autrefois a subsisté la coutume pour les habitants de l'intérieur de circuler en armes.
VI. -- Tous les Grecs portaient une armure de fer; c'est que les habitations n'étaient pas défendues par des murs et que les communications n'étaient pas sûres; comme les Barbares ils restaient perpétuellement en armes. Ce qui le prouve, ce sont les régions de la Grèce qui ont conservé ce genre de vie, lequel s'étendait à l'ensemble même de la Grèce. Les Athéniens furent des premiers à quitter l'armure de fer et à adopter un genre de vie plus relâché et plus délicat. Et il n'y a pas longtemps que parmi eux les plus âgés des vieillards, amollis par la fortune, suivant une coutume due au relâchement des moeurs, ont maintenant cessé de porter des tuniques de lin et de nouer au sommet de la tête leurs cheveux par des cigales d'or formant agrafe; en raison de la communauté de race, les vieillards d'Ionie gardèrent longtemps cette façon de se vêtir et de se coiffer. La tunique courte à la mode actuelle fut adoptée d'abord par les Lacédémoniens, et les plus riches d'entre eux se conformèrent pour le reste à la manière de vivre de la multitude. Les premiers aussi ils se dépouillèrent de leurs vêtements et se montrèrent nus et frottés d'huile pour les exercices gymniques. Autrefois, dans les Jeux Olympiques, les athlètes portaient pour la lutte des ceintures voilant les parties honteuses et il y a peu de temps que cette coutume a disparu. Certains peuples barbares, et principalement en Asie, quand ils font des concours de pugilat et de lutte, portent des ceintures. On pourrait invoquer encore beaucoup d'exemples montrant que les Grecs d'autrefois vivaient comme les Barbares d'aujourd'hui.
VII. -- Toutes les villes qui furent fondées plus récemment, quand on eut plus de facilité pour naviguer, et qu'on disposa d'un excédent de richesses, se bâtirent sur le bord de la mer, se fortifièrent et occupèrent les isthmes; le commerce était ainsi facilité et la sûreté de chacune à l'égard de ses voisins était plus grande. Au contraire les villes anciennes, en raison de la piraterie qui avait longtemps duré, avaient été bâties de préférence à distance de la mer, aussi bien dans les îles que sur le continent et jusqu'à l'époque actuelle elles sont demeurées à l'intérieur des terres; c'est qu'on se pillait les uns les autres et l'on razziait même les populations qui, sans être maritimes, habitaient les rivages.
VIII. -- Les habitants des îles, Kariens et Phéniciens, s'adonnaient tout autant à la piraterie; car c'étaient eux qui avaient occupé la plupart des îles. En voici une preuve : dans la présente guerre, quand les Athéniens purifièrent Délos et qu'on enleva toutes les tombes de l'île, on constata que plus de la moitié appartenait à des Kariens, ainsi que l'attestèrent les armes enfouies avec les morts et le mode de sépulture, encore en usage chez les Kariens d'aujourd'hui. Quand Minos eut constitué sa puissance maritime, les communications par mer devinrent plus faciles de peuple à peuple; il fit disparaître des îles les pirates, d'autant mieux qu'il colonisa beaucoup d'entre elles; les habitants du bord de la mer commencèrent à acquérir des richesses et à se construire des habitations plus solides: quelques-uns même devenus plus riches entourèrent leurs villes de murailles; dans leur amour du gain, les faibles subissaient la domination des forts, et les plus riches, avec les ressources dont ils disposaient, se soumettaient les cités plus faibles. Telles étaient encore les moeurs quand, longtemps après, les Grecs entreprirent leur expédition contre Troie.
IX. -- Agamemnon, me semble-t-il, réunit la flotte des Grecs, plus parce que sa puissance était supérieure que parce que les prétendants d'Hélène se croyaient engagés par les serments prêtés à Tyndare. Ceux qui ont recueilli les faits les mieux assurés , dans la tradition des Péloponnésiens prétendent que c'est Pélops qui, le premier, disposant de richesses considérables ramenées d'Asie et, venant s'installer chez des hommes sans ressources, s'arrogea la domination et obtint, tout en étant étranger au pays, l'honneur de lui donner son nom. Plus tard la puissance de ses descendants s'accrut encore, quand Eurystheus eut péri en Attique par le fait des Héraklides et quand Atrée, son oncle maternel, eut reçu d'Eurystheus, au moment des on départ en campagne et en raison même de cette parenté, Mycènes et son empire. Il se trouvait qu'Atrée fuyait son père, par suite du meurtre de Khrysippos. Comme d'autre part, Eurystheus ne revint pas de son expédition, avec le consentement des Mycéniens qui craignaient les Héraklides et à qui Atrée paraissait capable de régner, Atrée, ayant su flatter la foule des Mycéniens et des sujets d'Eurystheus, s'empara de la royauté et les Pélopides
furent plus puissants que les Perséides. Voilà ce que, me semble-t-il, Agamemnon reçut en héritage; en même temps sa marine fut plus puissante que celle des autres; ce qui lui permit de rassembler son expédition, en faisant appel plus à la crainte qu'à la persuasion. Les navires qu'il emmena étaient, semble-t-il, les plus nombreux; il en, fournit en outre aux Arcadiens, comme Homère l'a montré, si l'on veut en croire son témoignage. Dans le récit de la transmission du sceptre, le poète a dit "qu'il régnait sur de nombreuses îles et sur Argos tout entière". Habitant du continent il n'aurait pas dominé sur des Îles, en dehors de celles qui avoisinent la terre (et encore n'eussent-elles pas été nombreuses), s'il n'eût possédé quelque puissance navale. Par cette expédition on peut conjecturer ce qu'étaient celles qui l'ont précédée.
X. -- S'appuyer sur le fait que Mycènes était petite et que son importance ne semble pas alors égaler celle de telle autre ville serait invoquer un argument insuffisant, trompeur, pour refuser de croire que l'expédition de Troie n'eut pas l'importance que les poètes et la tradition lui ont reconnue. Admettons que la ville des Lacédémoniens soit détruite et que subsistent seulement les temples et les fondations des constructions de toute sorte, la postérité, longtemps après, mettrait vivement en doute que la puissance des Lacédémoniens a égalé leur renommée. Pourtant ceux-ci, sur les cinq parties du Péloponnèse, en habitent deux; ils commandent au Péloponnèse entier et à de nombreux alliés au dehors; néanmoins, comme leur ville n'est pas bâtie pour former un ensemble, comme elle ne montre ni temples ni constructions magnifiques, comme les habitants sont dispersés en bourgades selon l'antique habitude de l'Hellade, elle paraîtrait inférieure à sa réputation; en revanche, si Athènes subissait le même sort, à en juger sur l'apparence, on lui attribuerait une puissance double de celle qu'elle a réellement. Il ne convient donc pas de se montrer sceptique; c'est plutôt la puissance réelle des cités que leur aspect extérieur qu'il faut avoir en vue; et il faut, tout en pensant que cette expédition a été plus importante que celles qui l'ont précédée, estimer qu'elle est inférieure à celles d'aujourd'hui. Si l'on doit ici encore accorder quelque confiance au poème d'Homère, que tout naturellement il a orné et embelli, en poète qu'il était, l'infériorité de cette expédition n'est pas moins visible. En. effet, sur les douze cents vaisseaux il a représenté ceux des Béotiens comme portant cent vingt hommes et ceux de Philoctète cinquante; il a voulu indiquer, à ce qu'il me semble, ce qu'étaient les plus grands et les plus petits; aussi n'a-t-il pas fait mention dans le Catalogue de l'importance des autres. Parlant des vaisseaux de Philoctète, il a montré que tous les hommes étaient à la fois rameurs et combattants; car il a fait de tous ceux qui maniaient la rame des archers. Il n'est pas vraisemblable qu'il y ait eu beaucoup de passagers à proprement parler, en dehors des rois et de ceux qui occupaient des charges importantes; d'autant plus que les Grecs devaient traverser la mer avec un matériel de guerre et qu'ils n'avaient pas de vaisseaux protégés, puisqu'ils étaient équipés comme ceux des anciens pirates. A envisager les plus grands et les plus petits navires et à faire la moyenne, cette expédition fut, semble-t-il, peu nombreuse, si l'on songe qu'elle fut envoyée en commun par la Grèce entière.
XI. -- La raison en était moins la pénurie d'hommes que le manque de ressources. En effet, c'est par suite de la disette de ravitaillement que les Grecs emmenèrent une armée peu considérable et qui ne comportait que les troupes qu'ils pouvaient entretenir en combattant, même quand arrivés là-bas ils furent victorieux. Car il est évident qu'ils le furent; autrement ils n'auraient pu défendre leur camp par un retranchement; ils paraissent n'avoir pas utilisé toutes leurs forces et s'être adonnés faute de vivres à la culture en Khersonèse et au brigandage. Comme ils étaient dispersés, les Troyens leur résistèrent d'autant mieux pendant dix ans et purent tenir tête à la partie de l'armée qu'on laissait à tour de rôle pour faire le siège. S'ils eussent disposé d'un ravitaillement abondant, s'ils eussent pu rester groupés et mener sans arrêt la guerre, sans avoir à s'adonner à la culture et au brigandage, ils auraient pu facilement être victorieux dans le combat, puisqu'ils n'étaient pas toujours groupés et n'opposaient aux Troyens que les troupes présentes dans le camp. En assiégeant Troie, ils auraient pu prendre la ville en moins de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de ressources suffisantes, les expéditions antérieures à celles-là furent de peu d'importance et la guerre de Troie elle-même, la plus célèbre des expéditions d'autrefois, apparaît en réalité inférieure à ce qu'on en a dit et à la renommée qui lui a été faite par les poètes.
XII. -- De plus, même après les événements de Troie, la Grèce connut des émigrations et reçut des colonies il; elle manqua du calme nécessaire pour se développer.
Le retour des Grecs qui traîna en longueur après la chute de Troie changea bien des choses; il se produisit naturellement bien des révolutions; par suite les citoyens exilés fondaient de nouvelles cités. C'est ainsi que les Béotiens, la soixantième année après la prise de Troie, furent chassés d'Arnè par les Thessaliens et colonisèrent la Béotie actuelle, appelée auparavant la Kadméide; antérieurement, il y avait en ce pays un détachement de ce peuple qui envoya à Troie un contingent. Des Doriens, quatre-vingts ans après la prise de Troie, occupèrent avec les Héraklides le Péloponnèse; la Grèce ne parvint que longtemps après et avec difficulté à un état de paix et de stabilité. C'est alors qu'elle envoya des colonies : les Athéniens colonisèrent l'Ionie et la plupart des îles; les Péloponnésiens fondèrent la plus grande partie des colonies d'Italie et de Sicile et quelques pays du reste de la Grèce. Toutes ces colonies sont postérieures aux événements de Troie.
XIII. -- La Grèce était devenue plus puissante, les richesses plus nombreuses qu'auparavant; c'est alors qu'avec l'augmentation des ressources, des tyrannies s'établirent la plupart du temps; auparavant il n'y avait que des royautés héréditaires jouissant de privilèges déterminés. C'est alors que la Grèce se mit à équiper des flottes et que l'on s'adonna davantage à la marine. D'après la tradition, ce sont les Corinthiens qui les premiers construisirent les navires les plus semblables à ceux d'aujourd'hui; les premières trières, en Grèce, furent construites à Corinthe; et le Corinthien Ameinoklès construisit, comme on sait, quatre navires pour les Samiens; il s'est écoulé environ trois cents ans jusqu'à la fin de cette guerre, depuis qu'Ameinoklès est venu à Samos. Le plus ancien combat naval que nous connaissions est celui des Corinthiens contre les Corcyréens; en partant de la même date, il remonte à environ deux cent soixante ans. Les Corinthiens habitant une ville située sur l'isthme eurent de tout temps un port de commerce; les Grecs d'alors aimaient mieux emprunter la voie de terre que la voie de mer et c'est par cet isthme que communiquaient ceux du Péloponnèse avec ceux du dehors. Les richesses de Corinthe étaient grandes, comme le montrent les anciens poètes, qui ont donné à cette ville le surnom d'opulente. Quand les Grecs naviguèrent plus volontiers, les Corinthiens armèrent des navires et firent disparaître la piraterie. Disposant d'une place de commerce par terre et par mer, leur ville devint puissante par l'abondance de ses revenus.
Les Ioniens, beaucoup plus tard, créèrent leur marine sous Cyrus, premier roi des Perses, et sous Cambyse, son fils; dans leur lutte contre Cyrus, ils dominèrent quelque temps sur la mer qui les avoisine. Polykratès, tyran de Samos au temps de Cyrus, possédant une forte marine, soumit à sa domination quelques îles, en particulier l'île de Rhénie, qu'il consacra a Apollon Délien. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent dans un combat naval les Carthaginois.
XIV. -- Telles étaient les plus puissantes marines. Il est évident qu'elles furent fondées plusieurs générations après la guerre de Troie; qu'elles n'utilisaient qu'un petit nombre de trières; qu'elles étaient composées de pentékontères et de vaisseaux longs. Peu de temps avant les guerres médiques et la mort de Darius, qui régna sur la Perse après Cambyse, les tyrans de Sicile et les Corcyréens possédaient un nombre considérable de trières. Telles furent, en dernier lieu, avant l'expédition de Xerxès, les marines importantes de la Grèce. Car les Eginètes et les Athéniens et quelques autres peuples ne possédaient qu'un nombre restreint de vaisseaux, et encore la plupart des pentékontères. Ce fut même tardivement, quand Thémistocle les en eut persuadés, que les Athéniens, en guerre contre les Eginètes et sous la menace des Barbares, construisirent des navires, avec lesquels ils combattirent et encore n'étaient-ils pas entièrement pontés.
XV. -- Telles étaient les anciennes marines des Grecs et celles qui furent construites postérieurement. Aussi les peuples qui s'appliquèrent aux choses de la mer acquirent une puissance considérable par les rentrées d'argent et la domination sur d'autres peuples. En effet, avec leurs flottes, ils se soumettaient les îles, particulièrement ceux dont le territoire était insuffisant. Mais sur terre, il ne se produisit aucune guerre, qui pût donner lieu à un accroissement de puissance; toutes les guerres, quelles qu'elles fussent, n'avaient lieu qu'entre voisins. Pendant longtemps, les Grecs n'envoyèrent pas d'expéditions hors de leurs frontières pour se soumettre d'autres peuples. On ne voyait pas encore des cités moins puissantes alliées aux plus puissantes et soumises à elles; elles ne s'alliaient pas non plus, sur un pied d'égalité, pour des expéditions en commun. C'étaient plutôt des guerres "de voisins à voisins que chaque peuple entreprenait pour son compte". Ce fut principalement dans la guerre qui eut lieu entre les habitants de Khalkis et ceux d'Erétrie que le reste des Grecs se partagea en deux camps rivaux.
XVI. -- D'autres cités virent surgir d'autres obstacles à leur agrandissement. Quand les Ioniens eurent développé leur puissance, Cyrus avec les forces perses abattit Crésus dans une expédition qui soumit tout le pays entre le fleuve Halys et la mer; il asservit les villes du continent; par la suite Darius, fort de la marine phénicienne, asservit aussi les îles.
XVII. -- Tous les tyrans des cités grecques n'avaient en vue que leur intérêt personnel, le souci de leur sauvegarde et celui d'accroître tranquillement et le plus possible leur propre maison; ils habitaient de préférence les villes; rien de mémorable ne fut accompli par eux, sinon quelques expéditions contre leurs voisins; quant aux tyrans de Sicile ils avaient acquis une puissance considérable. Ainsi la Grèce, pendant longtemps, ne put rien entreprendre de remarquable en commun et chaque ville était dépourvue d'esprit d'initiative.
XVIII. -- Finalement les tyrans furent chassés par les Lacédémoniens et d'Athènes et de la plupart des cités grecques, sauf de Sicile; la Grèce en effet a été Ion longtemps et presque partout soumise aux tyrans. Lacédémone, après avoir été fondée par les Doriens qui l'habitent encore, fut plus longtemps qu'aucune cité exposée à des séditions; néanmoins elle fut régie par d'excellentes lois dès une haute antiquité et ne connut jamais la tyrannie; à compter à partir de la fin de la présente guerre, il y a environ quatre cents ans et un peu plus que les Lacédémoniens sont soumis au même régime; c'est lui qui a fait leur force et les a poussés à intervenir dans les autres cités. Peu de temps après que les tyrans eurent été chassés de Grèce eut lieu la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens; dix ans après, les Barbares qui voulaient asservir la Grèce lancèrent contre elle une grande expédition; devant l'imminence et l'importance du danger les Lacédémoniens, dont la puissance était grande, furent mis à la tête des Grecs coalisés. Les Athéniens, devant l'invasion des Mèdes, décidèrent d'abandonner leur ville et prenant ce qu'ils pouvaient emporter s'embarquèrent et devinrent ainsi gens de mer. Peu après avoir repoussé ensemble le Barbare, ils prirent le parti, les uns des Athéniens, les autres celui des Lacédémoniens, aussi bien ceux qui s'étaient révoltés contre le Grand Roi que ceux qui avaient combattu avec lui; car Athènes et Lacédémone étaient les plus grandes puissances, l'une, sur terre, l'autre sur mer. Pendant quelque temps, leur alliance subsista. Puis Lacédémoniens et Athéniens se brouillèrent et, aidés de leurs alliés, se firent la guerre. Survenait-il une brouille chez les autres Grecs, ils passaient dans un camp ou dans l'autre. Ainsi, depuis les guerres médiques, sans interruption jusqu'à la guerre du Péloponnèse, tantôt en paix, tantôt en guerre entre eux ou avec leurs alliés révoltés, ils acquirent la pratique de la guerre et firent leur apprentissage au milieu des dangers.
XIX. -- Les Lacédémoniens n'imposaient pas de tributs à leurs alliés; mais ils avaient soin, dans leur propre intérêt, qu'ils se gouvernassent selon les principes oligarchiques. Les Athéniens, avec le temps, exigèrent des navires de toutes les cités, sauf de Khios et de Lesbos, et imposèrent à tous un tribut en argent. Et au moment de la guerre du Péloponnèse, les uns et les autres avaient un matériel plus important qu'à l'époque même où ils étaient le plus puissants avec l'aide de leurs alliés.
XX. -- Tel était, d'après mes recherches, l'antique état de la Grèce. Car il est difficile d'accorder créance aux documents dans leur ensemble. Les hommes acceptent sans examen les récits des faits passés, même ceux qui concernent leur pays. Ainsi la majorité des Athéniens s'imagine que c'est Hipparque, qui, parce qu'il était au pouvoir, a péri sous les coups d'Harmodios et d'Aristogitôn; ils ignorent que c'est Hippias, l'aîné des fils de Pisistrate, qui était à la tête du gouvernement; Hipparque et Thessalos étaient ses frères. Le jour proposé pour le meurtre et au moment même d'agir, Harmodios et Aristogitôn soupçonnèrent que quelques-uns des conjurés avaient prévenu Hippias; aussi ne l'attaquèrent-ils pas, puisqu'ils le supposaient averti; mais ne voulant pas être pris sans avoir rien fait, ils tuèrent Hipparque, qu'ils avaient rencontré près du temple du Léôkorion, au moment où il organisait la procession des Panathénées.
Sur bien d'autres questions contemporaines, je dis bien sur des questions que le temps n'a pu faire oublier, le reste de la Grèce n'a pas d'idées exactes : on s'imagine que les rois de Sparte disposent de deux et non d'un seul suffrage; qu'ils ont à leur disposition un corps de troupes formé de la tribu de Pitanè; ce qui n'a jamais eu lieu. On voit avec quelle négligence la plupart des gens recherchent la vérité et comment ils accueillent les premières informations venues.
XXI. -- D'après les indices que j'ai signalés, on ne se trompera pas en jugeant les faits tels à peu près que je les ai rapportés. On n'accordera pas la confiance aux poètes, qui amplifient les événements, ni aux logographes qui, plus pour charmer les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent finalement pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux. On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante.
Les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu'ils font la plus importante, et quand ils ont déposé les armes, leur admiration va davantage aux exploits d'autrefois; néanmoins, à envisager les faits, cette guerre-ci apparaîtra la plus grande de toutes.
XXII -- Pour ce qui est des discours tenus par chacun des belligérants, soit avant d'engager la guerre, soit quand celle-ci était déjà commencée, il m'était aussi difficile de rapporter avec exactitude les paroles qui ont été prononcées, tant celles que j'ai entendues moi-même, que celles que l'on m'a rapportées de divers côtés. Comme il m'a semblé que les orateurs devaient parler pour dire ce qui était le plus à propos, eu égard aux circonstances, je me suis efforcé de restituer le plus exactement possible la pensée complète des paroles exactement prononcées.
Quant aux événements de la guerre, je n'ai pas jugé bon de les rapporter sur la foi du premier venu, ni d'après mon opinion; je n'ai écrit que ce dont j'avais été témoin ou pour le reste ce que je savais par des informations aussi exactes que possible. Cette recherche n'allait pas sans peine, parce que ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportaient pas de la même manière et parlaient selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. L'absence de merveilleux dans mes récits les rendra peut-être moins agréables à entendre. Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l'avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire, C'est une oeuvre d'un profit solide et durable plutôt qu'un morceau d'apparat composé pour une satisfaction d'un instant.
XXIII. -- Le plus important parmi les événements qui précèdent, fut la guerre contre les Médes, elle eut néanmoins une solution rapide en deux combats sur mer et deux combats sur terre. Mais la longueur de la présente guerre fut considérable; au cours de cette guerre des malheurs fondirent sur la Grèce en une proportion jusque-là inconnue. Jamais tant de villes ne furent prises et détruites, les unes par les Barbares, les autres par les Grecs mêmes en lutte les uns contre les autres, quelques-unes furent prises et changèrent d'habitants; jamais tant de gens ne furent exilés; jamais tant de meurtres, les uns causés par la guerre, les autres par les révolutions. Des malheurs dont on faisait le récit, mais qui n'étaient. que bien rarement confirmés par les faits, devinrent croyables: des tremblements de terre qui ravagèrent la plus grande partie de la terre et les plus violents qu'on eût vus; des éclipses de soleil plus nombreuses que celles qu'on avait enregistrées jusque-là; parfois des sécheresses terribles et par suite aussi des famines et surtout cette terrible peste qui atteignit et fit périr une partie des Grecs, Tous ces maux, en même temps que la guerre, fondirent à lit fois sur la Grèce.
Elle commença quand Athéniens et Péloponnésiens rompirent la trêve de Trente Ans qu'ils avaient conclue après la prise de l'Eubée. J'ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends qui l'amenèrent, pour qu'un jour on ne se demande pas d'où provint une pareille guerre. La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu'ils inspiraient aux Lacédémoniens qui contraignirent ceux-ci à la guerre. Les causes qu'on invoqua des deux côtés pour rompre la trêve et commencer les hostilités furent les suivantes :
[...]
LXXIII. -- "Notre ambassade n'avait pas pour but d'entrer en discussion avec vos alliés, mais de traiter l'Objet de notre mission. Cependant comme nous avons appris les clameurs qui s'élèvent contre nous, nous nous sommes présentés devant vous; nous n'entendons pas répondre aux griefs des cités, car nous ne saurions, non plus qu'elles, vous prendre pour juges. Nous voulons éviter que vous ne preniez à la légère et dans une affaire importante une décision regrettable, à l'instigation de vos alliés. Au sujet de toute l'accusation portée contre nous, nous voulons vous prouver que ce n'est pas à tort que nous détenons nos possessions et que notre ville est digne de considération. A quoi bon rappeler les faits très anciens, sur lesquels nous n'avons que des témoignages oraux sans nuls témoins oculaires? Mais les guerres médiques et les faits que vous connaissez par vous-mêmes, au risque d'être importuns par notre insistance à les évoquer, il faut que nous en parlions. Quand nous combattions, c'était dans l'intérêt de tous, qu'il nous soit donc permis dont vous avez en votre part ; d'en parler, si cela petit nous être utile. Nous le ferons moins pour nous vanter que pour vous montrer et vous prouver la puissance de la ville que vous aurez à combattre, si vous écoutez les mauvais conseils. Oui, nous prétendons qu'à Marathon nous avons été les seuls à nous mesurer avec le Barbare; quand il vint pour la seconde fois, comme nous n'étions pas en état de le repousser sur terre, nous sommes montés en masse sur nos navires et nous lui avons livré la bataille de Salamine. Elle l'a empêché d'atteindre par mer les villes une à une et de dévaster le Péloponnèse dont les habitants étaient impuissants à se porter secours les uns aux autres contre un ennemi disposant d'une flotte nombreuse. La preuve la plus éclatante en a été fournie par le Barbare lui-même : vaincu sur mer, ne disposant plus d'une force égale à la nôtre, il s'est retiré en toute hâte avec la plus grande partie de son armée.
LXXIV. -- "Devant de tels événements qui prouvèrent clairement que la puissance des Grecs résidait dans leur marine, nous avons procuré les trois éléments les plus décisifs : le plus grand nombre de vaisseaux, un stratège particulièrement avisé et un courage sans la moindre défaillance. Sur un total de trois cents vaisseaux nous n'en avons pas fourni moins des deux tiers; Thémistocle était à notre tête, à qui revient particulièrement la décision d'avoir livré la bataille dans un détroit. C'est cette décision qui a sauvé la situation; et c'est la raison qui vous a fait accorder à Thémistocle plus d'honneur qu'à aucun étranger venu à Lacédémone. Bref nous avons montré, plus que quiconque, un courage plein d'audace : nul par terre ne venait à notre aide, jusqu'à notre frontière les autres peuples étaient asservis; néanmoins nous avons décidé de quitter notre ville, nous avons anéanti nos biens, sans vouloir abandonner les alliés qui nous restaient encore, sans nous disperser au risque de leur devenir inutiles. Au contraire, nous nous sommes embarqués et avons affronté le danger; nous ne nous sommes pas irrités de vous voir venir si lentement à notre secours. Aussi affirmons-nous que nous vous avons rendu service tout autant qu'à nous-mêmes. Vos villes étaient encore occupées, vous aviez toute possibilité de les habiter par la suite, quand, craignant pour votre sort plus que pour le nôtre, vous êtes venus à notre secours. Car, tant que notre situation ne fut pas compromise, vous ne vous trouviez pas à nos côtés. Nous, nous sommes partis d'une ville qui n'existait plus; sa situation était presque désespérée, quand nous avons ,risqué la bataille et que irons vous avons sauvés en nous sauvant nous-mêmes. Si tout d'abord, craignant comme les autres pour notre pays, nous étions passés du côté du Mède; si ensuite considérant la situation nation comme, perdue, nous ne nous étions pas embarqués, il n'eût servi de rien que vous livriez bataille sur mer, car votre flotte n'était pas suffisante et le Mède serait arrivé sans peine à ses fins.
LXXV. -- "Pour notre courage d'alors et notre intelligence politique, méritons-nous, Lacédémoniens, la jalousie excessive qu'excite chez les Grecs notre puissance? Nous l'avons acquise sans violence; vous-mêmes vous n'avez pas voulu être à nos côtés contre ce qui restait de Barbares et ce sont les alliés qui vinrent nous trouver et nous demandèrent de prendre le commandement. Par là même nous avons été contraints dès l'abord d'amener notre empire à son état actuel, conduits par la crainte, puis par l'honneur, enfin par l'intérêt. Nous étions en butte à la haine générale; quelques-uns de nos sujets s'étaient déjà révoltés; vous-mêmes ne nous montriez plus les mêmes sentiments d'amitié qu'auparavant; vous étiez soupçonneux et hostiles; dans ces conditions il nous a paru dangereux de nous relâcher de notre pouvoir, car on nous eût abandonnés pour passer de votre côté. Or nul ne saurait trouver mauvais qu'on ait égard à ses intérêts, quand on se trouve au milieu des pires dangers.
LXXVI. -- "Vous aussi, Lacédémoniens, vous gouvernez les villes du Péloponnèse où vous êtes établis, en vous inspirant de votre intérêt; mais, si alors vous aviez continué à exercer l'hégémonie et encouru la haine, comme cela nous est arrivé, sachez-le bien, vous vous seriez rendus odieux comme nous à vos alliés et vous auriez été contraints ou de gouverner avec vigueur ou de vous trouver vous-mêmes dans une situation périlleuse. Ainsi nous n'avons rien fait d'extraordinaire ni de contraire à l'humanité, en acceptant le pouvoir qu'on nous donnait et en ne le relâchant pas, dominés que nous sommes par les plus impérieuses nécessités, l'honneur, la crainte et l'utilité. Nous ne sommes pas les premiers non plus à nous être comportés de la sorte, il est courant que de tout temps le plus faible se trouve sous la domination du plus fort. Cette situation nous en sommes dignes et vous l'avez reconnu vous-mêmes, jusqu'au moment où par égard pour vos intérêts vous vous êtes mis à vous parer de ces principes de justice; pourtant nul ne les met en avant et n'y voit un empêchement d'augmenter sa puissance par la force, quand l'occasion s'en présente. On doit louer ceux qui tout en obéissant à la nature humaine, qui veut qu'on impose sa domination aux autres, n'usent pas néanmoins de tous les droits que leur confère leur puissance du moment. Supposons que d'autres disposent de nos moyens, ils feraient éclater alors la modération dont nous avons fait preuve. Pourtant notre douceur nous a valu moins d'éloges que de blâmes, et bien à tort certainement.
LXXVII. -- "Tout en faisant des concessions dans les jugements publics et tout en respectant chez nous l'égalité devant la loi, nous avons la réputation de chercher des querelles. Nul ne considère pourquoi ceux qui détiennent ailleurs le pouvoir, tout en étant moins modérés que nous, n'encourent pas le même reproche; c'est que celui qui peut user de la force n'a pas besoin de recourir à la justice. Mais nos alliés, qui sont habitués à être traités par, nous sur un pied d'égalité, s'il leur arrive de subir le moindre dommage, par suite d'une de nos décisions ou de l'autorité attachée à notre puissance, ne nous savent aucun gré de notre modération dans nos exigences, et ils insistent plus que si dès le début nous avions négligé la loi et abusé manifestement de nos avantages. En ce cas ils n'eussent même pas protesté et osé déclarer que le faible ne devait pas céder au fort. C'est que les hommes, semble-t-il, s'irritent plus de subir l'injustice que la violence. L'une, venant d'un égal, semble un abus; l'autre, venant d'un plus fort que soi, semble une nécessité. Quoique les Mèdes fissent subir à nos alliés un traitement beaucoup plus rigoureux que le nôtre, c'est notre autorité qui leur semble pénible. Ne nous en étonnons pas. La domination du moment est toujours lourde pour des sujets. Pour vous, s'il arrivait que sur notre ruine vous puissiez établir votre commandement, vous perdriez plus vite cette bienveillance, que la crainte que nous inspirons vous a permis d'obtenir, surtout si vous gardiez la ligne de conduite qui a été la vôtre, au temps de votre bref commandement contre le Mède. Car vos propres lois sont incompatibles avec celles des autres; de plus chacun de vous, hors de son pays, ne suit même plus les lois de sa patrie ni celles du reste de la Grèce.
LXXVIII. -- "Délibérez donc mûrement; la question en vaut la peine; n'allez pas, pour obéir aux sentiments et aux griefs d'autrui, vous jeter vous-mêmes dans l'embarras. Avant de vous lancer dans la guerre, calculez l'importance des mécomptes qu'elle réserve. En se prolongeant, elle se plaît à multiplier les hasards; pour l'instant, nous en sommes également éloignés et il est impossible de dire en faveur de qui elle se dénouera. Quand on entreprend une guerre, on commence par où on devrait finir; mais, dès qu'on éprouve des revers, on a recours aux raisonnements. Pour nous, qui n'avons jamais commis ce genre de fautes et qui ne vous voyons pas non plus décidés à le commettre, nous vous recommandons, tant que nous sommes libres d'agir avec prudence, de ne pas rompre la paix, de ne pas transgresser les serments.
"Réglons nos différends à l'amiable, selon nos conventions. Sinon, invoquant les dieux garants des serments, nous tâcherons de repousser les agresseurs selon l'exemple que vous nous avez donné."
XXXV. -- "La plupart de ceux qui avant moi ont pris ici la parole, ont fait un mérite au législateur d'avoir ajouté aux funérailles prévues par la loi l'oraison funèbre en l'honneur des guerriers morts à la guerre. Pour moi, j'eusse volontiers pensé qu'à des hommes dont la vaillance s'est manifestée par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits également, des honneurs tels que ceux que la république leur a accordés sous vos yeux; et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas être exposées, par l'habileté plus ou moins grande d'un orateur à trouver plus ou moins de créance. Il est difficile en effet de parler comme il convient, dans une circonstance ou la vérité est si difficile à établir dans les esprits. L'auditeur informé et bienveillant est tenté de croire que l'éloge est insuffisant, étant donné ce qu'il désire et ce qu'il sait; celui qui n'a pas d'expérience sera tenté de croire, poussé par l'envie, qu'il y a de l'exagération dans ce qui dépasse sa propre nature. Les louanges adressées à d'autres ne sont supportables que dans la mesure où l'on s'estime soi-même susceptible d'accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l'envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m'y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous.
XXXVI. -- "Je commencerai donc par nos aïeux. Car il est juste et équitable, dans de telles circonstances, de leur faire l'hommage d'un souvenir. Cette contrée que sans interruption ont habitée des gens de même race, est passée de mains en mains jusqu'à ce jour, en sauvegardant grâce à leur valeur sa liberté. Ils méritent des éloges; mais nos pères en méritent davantage encore. A l'héritage qu'ils avaient reçu, ils ont ajouté et nous ont légué, au prix de mille labeurs, la puissance que nous possédons. Nous l'avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus à la plein maturité. C'est nous qui avons mis la cité en état de se suffire à elle-même en tout dans la guerre. comme dans la paix.
"Les exploits guerriers qui nous ont permis d'acquérir ces avantages, l'ardeur avec laquelle nous-mêmes ou nos pères nous avons repoussé les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m'y attarder; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d'arriver à ce résultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voilà ce que je vous montrerai d'abord; je continuerai par l'éloge de nos morts, car j'estime que dans les circonstances présentes un pareil sujet est d'actualité et que la foule entière des citoyens et des étrangers peut en tirer un grand profit.
XXXVII. -- "Notre constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête; enfin nous n'usons pas de ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte n'intervient pas dans nos relations particulières; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel.
XXXVIII. -- "En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons ménagé à l'âme des délassements fort nombreux; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d'un bout de l'année à l'autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l'agrément journalier bannit la tristesse. L'importance de la cité y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l'univers que de celles de notre pays.
XXXIX. -- "En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous différons de nos adversaires. Notre ville est ouverte à tous; jamais nous n'usons de Xénélasies pour écarter qui que ce soit d'une connaissance ou d'un spectacle, dont la révélation pourrait être profitable à nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les préparatifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l'action. En matière d'éducation, d'autres peuples, par un entraînement pénible, accoutument les enfants dès le tout jeune âge au courage viril; mais nous, malgré notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu'eux des dangers semblables. En voici une preuve; les Lacédémoniens, quand ils se mettent en campagne contre nous, n'opèrent pas seuls, mais avec tous leurs alliés; nous, nous pénétrons seuls dans le territoire de nos voisins et très souvent nous n'avons pas trop de peine triompher, en pays étranger, d'adversaires qui défendent leurs propres foyers.
De plus, jamais jusqu'ici nos ennemis ne se sont trouvés face à face avec toutes nos forces rassemblées; c'est qu'il nous faut donner nos soins à notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des détachements sur bien des points de notre territoire. Qu'ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repoussés; vaincus, d'avoir été défaits par l'ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d'insouciance que de pénible application, que notre courage procède davantage de notre valeur naturelle que des obligations légales, nous avons au moins l'avantage de ne pas nous inquiéter des maux à venir et d'être, à l'heure du danger, aussi braves que ceux qui n'ont cessé de s'y préparer. Notre cité a également d'autres titres à l'admiration générale."
XL. -- Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l'énergie. Nous usons de la richesse pour l'action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n'est pas honteux d'avouer sa pauvreté; il l'est bien davantage de ne pas chercher à l'éviter. Les mêmes hommes peuvent s'adonner à leurs affaires particulières et à celles de l'Etat; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l'homme qui n'y participe pas comme un inutile et non comme un oisif. C'est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact : pour nous, la parole n'est pas nuisible à l'action, ce qui l'est, c'est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l'action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l'audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l'ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers. En ce qui concerne la générosité, nous différons également du grand nombre; car ce n'est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acquérons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus sûr que l'obligé; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due; l'obligé se montre plus froid, car il sait qu'en payant de retour son bienfaiteur, il ne se ménage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous obéissons à la confiance propre aux âmes libérales et non à un calcul intéressé, quand nous accordons hardiment nos bienfaits.
LI. -- "En un mot, je l'affirme, notre cité dans son ensemble est l'école de la Grèce et, à considérer les individus, le même homme sait plier son corps à toutes les circonstances avec une grâce et une souplesse extraordinaires. Et ce n'est pas là un vain étalage de paroles, commandées par les circonstances, mais la vérité même; la puissance que ces qualités nous ont permis d'acquérir vous l'indique. Athènes est la seule cité qui, à l'expérience, se montre supérieure à sa réputation; elle est la seule qui ne laisse pas de rancune à ses ennemis, pour les défaites qu'elle leur inflige, ni de mépris à ses sujets pour l'indignité de leurs maîtres.
"Cette puissance est affirmée par d'importants témoignages et d'une façon éclatante à nos yeux et à ceux de nos descendants; ils nous vaudront l'admiration, sans que nous ayons besoin des éloges d'un Homère ou d'un autre poète épique capable de séduire momentanément, mais dont les fictions seront contredites par la réalité des faits. Nous avons forcé la terre et la mer entières à devenir accessibles à notre audace, partout nous avons laissé des monuments éternels des défaites infligées à nos ennemis et de nos victoires. Telle est la cité dont, avec raison, ces hommes n'ont pas voulu se laisser dépouiller et pour laquelle ils ont péri courageusement dans le combat; pour sa défense nos descendants consentiront à tout souffrir.
XLII. -- "Je me suis étendu sur les mérites de notre cité, car je voulais vous montrer que la partie n'est pas égale entre nous et ceux qui ne jouissent d'aucun de ces avantages et étayer de preuves l'éloge des hommes qui font l'objet de ce discours. J'en ai fini avec la partie principale. La gloire de la république, qui m'a inspiré, éclate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont à la hauteur de leur réputation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir à mon avis la valeur d'un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur.
"En effet ceux qui par ailleurs ont montré des faiblesses méritent qu'on mette en avant leur bravoure à la guerre; car ils ont effacé le mal par le bien et leurs services publics ont largement compensé les torts de leur vie privée. Aucun d'eux ne s'est laissé amollir par la richesse au point d'en préférer les satisfactions à son devoir; aucun d'eux par l'espoir d'échapper à la pauvreté et de s'enrichir n'a hésité devant le danger. Convaincus qu'il fallait préférer à ces biens le châtiment de l'ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l'affrontant châtier l'ennemi et aspirer à ces honneurs, Si l'espérance les soutenait dans l'incertitude du succès, au moment d'agir et à la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu'en eux-mêmes. Ils ont mieux aimé chercher leur salut dans la défaite de l'ennemi et dans la mort même que dans un lâche abandon; ainsi ils ont échappé au déshonneur et risqué leur vie. Par le hasard, d'un instant, c'est au plus fort de la gloire et non de la peur qu'ils nous ont quittés.
XLIII. -- "C'est ainsi qu'ils se sont montrés les dignes fils de la cité. Les survivants peuvent bien faire des voeux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intrépides à l'égard de l'ennemi; qu'ils ne se bornent pas à assurer leur salut par des paroles. Ce serait aussi s'attarder bien inutilement que d'énumérer, devant des gens parfaitement informés comme vous l'êtes, tous les biens attachés à la défense du pays. Mais plutôt ayez chaque jour sous les yeux la puissance de la cité; servez-la avec passion et quand vous serez bien convaincus de sa grandeur, dites-vous que c'est pour avoir pratiqué l'audace, comme le sentiment du devoir et observé l'honneur dans leur conduite que ces guerriers la lui ont procurée. Quand ils échouaient, ils ne se croyaient pas en droit de priver la cité de leur valeur et c'est ainsi qu'ils lui ont sacrifié leur vertu comme la plus noble contribution. Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable sépulture. C'est moins celle où ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvelé par les discours et les commémorations. Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau. Ce qui les signale à l'attention, ce n'est pas seulement dans leur patrie les inscriptions funéraires gravées sur la pierre; même dans les pays les plus éloignés leur souvenir persiste, à défaut d'épitaphe, conservé dans la pensée et non dans les monuments. Enviez donc leur sort, dites-vous que la liberté se confond avec le bonheur et le courage avec la liberté et ne regardez pas avec dédain les périls de la guerre. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l'espoir d'un sort meilleur, qui ont le plus de raisons de sacrifier leur vie, mais ceux qui de leur vivant risquent de passer d'une bonne à une mauvaise fortune et qui en cas d'échec verront leur sort complètement changé. Car pour un homme plein de fierté, l'amoindrissement causé par la lâcheté est plus douloureux qu'une mort qu'on affronte avec courage, animé par l'espérance commune et qu'on ne sent même pas.
XLIV. -- "Aussi ne m'apitoierai-je pas sur le sort des pères ici présents, je me contenterai de les réconforter. Ils savent qu'ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient coïncider l'heure de leur mort avec la mesure de leur félicité. Je sais néanmoins qu'il est difficile de vous persuader; devant le bonheur d'autrui, bonheur dont vous avez joui, il vous arrivera de vous souvenir souvent de vos disparus. Or l'on souffre moins de la privation des biens dont on n'a pas profité que de la perte de ceux auxquels on était habitué. Il faut pourtant reprendre courage; que ceux d'entre vous à qui l'âge le permet aient d'autres enfants; dans vos familles les nouveau-nés vous feront oublier ceux qui ne sont plus; la cité en retirera un double avantage : sa population ne diminuera pas et sa sécurité sera garantie. Car il est impossible de prendre des décisions justes et équitables, si l'on n'a pas comme vous d'enfants à proposer comme enjeu et à exposer au danger. Quant à vous qui n'avez plus cet espoir, songez à l'avantage que vous a conféré une vie dont la plus grande partie a été heureuse; le reste sera court; que la gloire des vôtres allège votre peine; seul l'amour de la gloire ne vieillit pas et, dans la vieillesse, ce n'est pas l'amour de l'argent, comme certains le prétendent, qui est capable de nous charmer, mais les honneurs qu'on nous accorde.
XLV. -- "Et vous, fils et frères ici présents de ces guerriers, je vois pour vous une grande lutte à soutenir. Chacun aime à faire l'éloge de celui qui n'est plus. Vous aurez bien du mal, en dépit de votre vertu éclatante, à vous mettre je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. Car l'émulation entre vivants provoque l'envie, tandis que ce qui ne fait plus obstacle obtient tous les honneurs d'une sympathie incontestée. S'il me faut aussi faire mention des femmes réduites au veuvage, j'exprimerai toute ma pensée en une brève exhortation: toute leur gloire consiste à ne pas se montrer inférieures à leur nature et à faire parler d'elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal.
XLVI. -- "J'ai terminé; conformément à la loi, mes paroles ont exprimé ce que je croyais utile; quant aux honneurs réels, déjà une partie a été rendue à ceux qu'on ensevelit : de plus leurs enfants désormais et jusqu'à leur adolescence seront élevés aux frais de l'État; c'est une couronne offerte par la cité pour récompenser les victimes de ces combats et leurs survivants; car les peuples qui proposent à la vertu de magnifiques récompenses ont aussi les meilleurs citoyens.
"Maintenant après avoir versé des pleurs sur ceux que vous avez perdus, retirez-vous."
[...]
LX. -- "Je m'attendais bien à voir votre colère se ester contre moi; j'en connais les raisons. Aussi ai-je convoqué cette assemblée ici pour faire appel à vos souvenirs et vous adresser des reproches, si votre irritation à mon égard ne repose sur rien et si vous perdez courage dans l'adversité. Mon opinion est qu'il vaut mieux pour les individus voir un État florissant dans son ensemble, qu'un État qui dépérit alors que les Particuliers prospèrent. Car un homme dont les affaires réussissent, alors que sa patrie est menacée, n'en est pas moins condamné à périr avec elle; tandis que, s'il éprouve l'infortune au milieu de la fortune commune, il a beaucoup plus de chances de salut. Puisqu'une cité peut supporter les malheurs de ses membres, tandis que chacun d'eux est incapable de supporter les malheurs de la communauté, comment refuser de nous assembler pour sa défense? Ne vous laissez pas ébranler, comme vous le faites maintenant, par vos malheurs individuels, n'abandonnez pas la défense commune et ne m'accusez pas de vous avoir conseillé la guerre, puisque vous m'avez donné votre approbation. Néanmoins c'est ce que vous faites; vous vous irritez contre moi qui ne suis pourtant inférieur à nul autre, quand il s'agit de distinguer l'intérêt public et d'exprimer sa pensée par la parole, contre moi qui suis dévoué à la cité et inaccessible à la corruption. Discerner l'intérêt public, mais ne pas le faire voir nettement à ses concitoyens, c'est exactement comme si l'on n'y avait pas réfléchi. Qu'on ait ces deux talents et que l'on soit malintentionné pour la patrie, c'est être condamné à ne donner aucun conseil utile à l'État. Qu'on ait l'amour de la patrie, mais qu'on soit accessible à la corruption, l'on est capable de tout vendre à prix d'argent. Si vous avez admis que j'avais, ne fût-ce que modérément et plus que d'autres, ces différentes qualités et si en conséquence vous avez suivi mes conseils pour la guerre, vous auriez tort de m'en faire un crime maintenant.
LXI. -- "Quand on a le choix et que par ailleurs on est heureux, c'est une grande folie de faire la guerre, Mais lorsque, comme c'était votre cas, on n'a le choix qu'entre la soumission et l'asservissement immédiats l'ennemi et la victoire, au prix des dangers, c'est celui qui fuit les périls qui mérite le blâme et non celui qui les affronte. Pour moi, je suis toujours le même, je ne change pas d'opinion. C'est vous qui variez : vous vous êtes laissé convaincre dans la prospérité; vous mettez vos décisions dans l'adversité. Maintenant dans la débilité de votre pensée, vous me reprochez mes paroles, parce qu'aujourd'hui le mal se fait sentir à chacun, tandis que l'utilité n'est pas encore visible à tous. Un grand malheur, un malheur récent vous a liés. Vos esprits déconcertés ne savent pas se raidir dans vos résolutions d'autrefois. Ce qui abat le courage, c'est le mal soudain, imprévu, qui déconcerte toutes les prévisions. Voilà ce qui vous est arrivé, quand la maladie est venue s'ajouter à vos autres maux. Vous qui habitez une puissante cité, vous qui avez été nourris dans des sentiments dignes d'elle, vous devez supporter de plein gré les plus grands malheurs et ne pas ternir une telle réputation. Car l'on a autant de mépris pour quiconque, par lâcheté, est inférieur à sa réputation que de haine pour qui impudemment vise à s'arroger celle d'autrui.Oubliez donc vos peines domestiques pour ne vous occuper que du salut public.
LXII. -- "Et les fatigues de la guerre, direz-vous? Vous craignez qu'elle ne dure longtemps sans nous apporter la victoire. Qu'il me suffise de vous montrer, comme je l'ai déjà fait, que vos craintes ne sont pas fondées. Je vous ferai voir également un point sur lequel vous n'avez pas suffisamment réfléchi, dont je n'ai pas parlé dans mes précédents discours et fort important pour l'extension de votre empire.
"Aujourd'hui même je ne recourrais pas à cet argument quelque peu ambitieux, si je ne vous voyais pas vous affliger plus qu'il ne convient. Vous pensez ne commander qu'à vos alliés. Pour moi, je vous le déclare, des deux parties du monde utilisables pour l'homme, la terre et la mer, vous êtes les maîtres absolus de l'une sur toute l'étendue que vous en occupez et davantage aussi, si vous le voulez. Et il n'est ni roi ni peuple qui actuellement, puisse vous interdire la mer, dans l'état présent de votre marine. Aussi n'est-ce pas dans l'usage de vos maisons et de votre territoire, dont la privation vous est si sensible, que se trouve votre puissance. Il n'est donc pas raisonnable que vous vous affligiez de leur perte; vous devez la juger aussi peu importante par rapport à votre empire que celle d'un jardinet ou d'une riche parure. Au contraire vous devez vous convaincre que la liberté, si par nos efforts nous réussissons à la sauvegarder, nous permettra de les ressaisir facilement, tandis que la sujétion compromet généralement même les autres biens.
"Sur ces deux points ne nous montrons pas inférieurs à nos pères qui, sans avoir hérité cet empire, l'ont avec tant de peines établi, l'ont conservé et nous l'ont transmis. Il y a plus de honte à se laisser dépouiller des biens qu'on possède qu'à échouer en cherchant à les acquérir. Il faut marcher à l'ennemi pleins de confiance et pleins de mépris. Une orgueilleuse présomption naît, quand le succès favorise l'ignorance, dans l'âme du lâche même; le mépris n'appartient qu'à celui qui a conscience de sa supériorité intellectuelle. Nous possédons ce sentiment. A égalité de fortune, l'intelligence qui s'appuie sur la grandeur d'âme inspire plus d'assurance et d'audace; elle repose moins sur l'espérance, qui est chancelante, que sur la connaissance raisonnée des événements, qui permet de connaître plus sûrement l'avenir.
LXIII. -- "Ce respect que vaut à notre cité son empire et dont vous êtes, si fiers, il vous faut le maintenir et ne pas fuir les fatigues de la guerre, sinon renoncer aux honneurs. Ne pensez pas non plus que la lutte n'ait qu'un seul enjeu : la servitude ou la liberté; il s'agit aussi de la perte de votre empire et du danger des haines qu'a suscitées votre domination. Cet empire vous ne pouvez pas y renoncer, même si actuellement, par crainte et amour du repos, vous accomplissiez cet acte héroïque. Considérez-le comme la tyrannie : s'en emparer peut paraître une injustice; y renoncer constitue un danger. Inspirer à la cité une semblable conduite, ce serait la ruiner immédiatement, en admettant même que ceux qui vous le conseilleraient pussent garder leur liberté. Le goût du repos ne peut se conserver que s'il s'unit au goût de l'action; il ne convient pas à une cité souveraine et c'est seulement dans une cité sujette que l'on peut jouir d'un esclavage sans danger.
LXIV. -- "Pour vous, ne vous laissez pas séduire par des citoyens de cette sorte; ne vous emportez pas contre moi puisque c'est en plein accord avec moi que vous avez décidé la guerre. Les ennemis, en marchant contre nous, n'ont fait que ce à quoi il était raisonnable de s'attendre, puisque vous refusiez de leur céder. Un seul événement a déconcerté nos prévisions : ce mal terrible, qui est venu s'ajouter à nos autres maux, ce mal, qui, je le sais, est pour beaucoup dans la haine que vous me montrez. Mais ce n'est pas juste, ou alors il faudra m'attribuer tous les événements heureux que vous n'aurez pas prévus. Supportez donc avec résignation les maux qui nous viennent des dieux et avec courage ceux qui nous viennent des hommes. Telle était auparavant la règle de conduite de notre cité; n'y renoncez pas. Songez au renom immense qu'elle a acquis partout, pour avoir résisté aux malheurs et sacrifié dans la guerre plus de vies et plus d'efforts qu'aucune autre. C'est ainsi qu'elle a acquis jusqu'à ce jour une puissance considérable et dont le souvenir -- même si-aujourd'hui nous montrons quelque relâchement, car la nature veut que tout décroisse -- persistera éternellement chez nos descendants. Grecs, nous avons commandé à la plus grande partie des Grecs; nous avons résisté à des ennemis très puissants, soit réunis, soit séparés; nous sommes citoyens de la ville la plus opulente et la plus puissante. Tous ces avantages, l'ami du repos pourrait y voir une raison de dénigrement; mais celui qui aime à agir, y verra un sujet d'émulation; celui qui ne les possède pas, un sujet d'envie. La haine et l'hostilité sont toujours le lot sur le moment de ceux qui prétendent commander aux autres. Mais s'exposer à la haine pour un noble but est bien inspiré. Car la haine ne subsiste pas longtemps, tandis que l'illustration dans le présent et la gloire dans l'avenir dureront éternellement. Acquérir la gloire pour l'avenir, éviter le déshonneur dans le présent, voilà le double avantage qu'il faut vous assurer avec ardeur. Cessez d'envoyer des hérauts aux Lacédémoniens; ne vous montrez pas accablés des maux présents. Ceux-là qui, peuples ou particuliers, résistent le plus énergiquement à l'adversité, avec tous les moyens de la pensée et de l'action, sont assurés d'être les premiers."
LXXXIV. -- Au début de l'été suivant, Alcibiade se rendit à Argos avec vingt vaisseaux. Il s'empara de trois cents jugés suspects et sympathiques à Lacédémone. Les Athéniens les internèrent dans les îles du voisinage de leur domination.
Athènes envoya contre l'île de Mélos une expédition ant trente vaisseaux athéniens, six de Khios, deux de Lesbos. Ils disposaient de douze cents hoplites athéniens, de trois cents archers à pied et de vingt archers à cheval et environ de quinze cents hoplites fournis par les alliés et les insulaires. Les Méliens, colonie de Lacédémone refusaient d'accepter, à l'exemple des autres insulaires, la domination d'Athènes. Tout d'abord neutres, ils s'étaient tenus tranquilles. Mais sous la contrainte des Athéniens qui avaient ravagé leur territoire, ils en étaient venus à une guerre ouverte. Les stratèges athéniens Kléomédès fils de Lykomédès et Tisias fils de Tisimakhos avec les forces ci-dessus établirent leur camp sur l'île de Mélos; avant de ravager le territoire, ils envoyèrent une députation chargée de faire aux Méliens des propositions. Ceux-ci ne les introduisirent pas dans l'Assemblée du peuple; mais les prièrent de communiquer aux magistrats et aux principaux citoyens leur mission.
Voici les paroles des députés athéniens :
LXXXV. -- "Vous ne nous permettez pas de parier devant le peuple pour éviter que la multitude ne se laisse tromper par un discours suivi, persuasif et sans réplique; et c'est bien là votre raison de ne nous faire comparaître qu'en petit comité. Puisqu'il en est ainsi, vous qui siégez ici, procédez plus sûrement encore. Ne faites pas usage vous-mêmes d'un discours suivi; répondez-nous point par point; si nous avançons une opinion qui vous déplaise, réfutez-la sur-le-champ. Et, pour commencer, dites-nous si notre proposition vous agrée."
LXXXVI. -- Les magistrats de Mélos répondirent : "S'il s'agit de nous éclairer les uns les autres en toute tranquillité, nous n'avons rien à objecter. Pourtant la guerre, qui est à nos portes et qui ne saurait tarder, semble donner un démenti à vos propositions. Il est visible que vous vous instituez les juges de nos paroles; finalement et selon toute vraisemblance, le résultat de cette conférence, si forts de notre droit nous refusons de céder, sera la guerre et, si nous nous laissons convaincre, la servitude.
LXXXVII. -- Les Athéniens. Si vous êtes réunis pour calculer les incertitudes de l'avenir ou pour toute autre raison, au lieu d'examiner les circonstances actuelles pour assurer le salut de votre patrie, nous interrompons l'entretien; sinon, nous parlerons.
LXXXVIII. -- Les Méliens. Il est naturel et pardonnable que, dans une situation critique, souvent les paroles et les pensées s'éloignent de la question traitée. Toutefois cette réunion a également pour objet notre salut, nous consentons donc à engager la discussion, sous la forme que vous avez indiquée.
LXXXIX. -- Les Athéniens. De notre côté, nous n'emploierons pas de belles phrases; nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste, parce que nous avons défait les Mèdes; que notre expédition contre vous a pour but de venger les torts que vous nous avez fait subir. Fi de ces longs discours qui n'éveillent que la méfiance! Mais de votre côté, ne vous imaginez pas nous convaincre, en soutenant que c'est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refusé de faire campagne avec nous et que vous n'avez aucun tort envers Athènes. Il nous faut, de part et d'autre, ne pas sortir des limites des choses positives; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n'entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d'autre; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder.
XC. -- Les Méliens. A notre avis -- puisque vous nous avez invités à ne considérer que l'utile à l'exclusion juste -- votre intérêt exige que vous ne fassiez pas fi de l'utilité commune; celui qui est en danger doit pouvoir faire entendre la raison, à défaut de la justice et, n'eût-il à invoquer que des arguments assez faibles, il faut qu'il puisse en tirer parti pour arriver à persuader. Vous avez,
autant que nous, avantage à procéder de la sorte. En vous montrant impitoyables, vous risquez en cas de revers de fournir l'exemple d'un châtiment exemplaire.
XCI. -- Les Athéniens. En admettant que notre domination doive cesser, nous n'en appréhendons pas la fin. Ce ne sont pas les peuples qui ont un empire, comme les Lacédémoniens, qui sont redoutables aux vaincus (d'ailleurs, ce n'est pas contre les Lacédémoniens qu'ici nous luttons), mais ce sont les sujets, lorsqu'ils attaquent leurs anciens maîtres et réussissent à les vaincre. Si du reste nous sommes en danger de ce côté, cela nous regarde! Nous sommes ici, comme nous allons vous le prouver, pour consolider notre empire et pour sauver votre ville. Nous voulons établir notre domination sur vous sans qu'il nous en coûte de peine et, dans notre intérêt commun, assurer votre salut.
XCII. -- Les Méliens. Et comment pourrions-nous avoir le même intérêt, nous à devenir esclaves, vous à être maîtres ?
XCIII. -- Les Athéniens. Vous auriez tout intérêt à vous soumettre avant de subir les pires malheurs et nous nous aurions avantage à ne pas vous faire périr.
XCIV. -- Les Méliens. Si nous restions tranquilles en paix avec vous et non en guerre sans prendre parti, vous n'admettriez pas cette attitude?
XCV. -- Les Athéniens. Non, votre hostilité nous fait moins de tort que votre neutralité; celle-ci est aux yeux de nos sujets une preuve de notre faiblesse; celle-là un témoignage de notre puissance.
XCVI. -- Les Méliens. Est-ce là la conception que vos sujets se font de l'équité? Les cités qui n'ont avec vous aucune attache et celles que vous avez soumises -- colonies athéniennes pour la plupart et parfois en révolte contre vous -- les mettent-ils donc sur le même plan?
XCVII. -- Les Athéniens. Ce ne sont pas les arguments plausibles, pensent-ils, qui manquent aux uns et aux autres; mais si quelques cités conservent leur indépendance, ils pensent qu'elles le doivent à leur puissance et que c'est la crainte qui nous empêche de les attaquer. Ainsi en vous réduisant à l'obéissance, non seulement nous commanderons à un plus grand nombre de sujets, mais encore par votre soumission vous accroîtrez notre sûreté, d'autant mieux qu'on ne pourra pas dire qu'insulaires et moins puissants que d'autres, vous avez résisté victorieusement aux maîtres de la mer.
XCVIII. -- Les Méliens. Comment? Vous ne croyez pas que votre sûreté se confond avec une politique différente? Puisque vous nous détournez de la considération de la justice pour nous inviter à n'envisager que l'utile, il faut à notre tour que nous tâchions de vous convaincre que notre intérêt et le vôtre se confondent. Comment de tous ceux qui sont neutres aujourd'hui, ne vous ferez-vous pas des ennemis, quand ils verront votre conduite à notre égard et s'apercevront qu'un jour ou l'autre vous marcherez contre eux? Et que faites-vous, sinon fortifier vos ennemis et déchaîner contre vous malgré eux ceux-là mêmes qui jusqu'ici n'avaient jamais eu l'intention de vous montrer d'hostilité?
XCIX. -- Les Athéniens. Nullement; les peuples les plus redoutables, à notre avis, ne sont pas ceux du continent; libres encore, il leur faudra beaucoup de temps se mettre en garde contre nous. Ceux que nous craignons, ce sont les insulaires indépendants comme vous l'êtes et ceux qui déjà regimbent contre une domination nécessaire. Ce sont eux qui, en se livrant sans réserve à des espérances irréfléchies, risquent de nous précipiter avec eux dans des dangers trop visibles.
C. -- Les Méliens. Voyons, si vous-mêmes n'épargnez rien pour maintenir votre empire et si des peuples déjà esclaves font tout pour secouer votre joug, nous qui sommes libres encore, nous commettrions la lâcheté et l'ignominie de ne pas tout tenter pour éviter la servitude?
CI. -- Les Athéniens. -- Non, si vous délibérez sagement. Car il n'est pas question pour vous d'une lutte d'égal à égal où votre réputation soit en jeu et où il vous faille éviter la honte d'une défaite. C'est sur votre salut même que vous délibérez et vous avez à vous garder d'attaquer des adversaires bien plus puissants que vous.
CII. -- Les Méliens. Eh bien ! nous savons que la fortune des armes comporte plus de vicissitudes qu'on ne s'y attendrait en constatant la disproportion des forces des deux adversaires. Pour nous, céder tout de suite, c'est perdre tout espoir; agir, c'est nous ménager encore quelque espérance de salut.
CIII. -- Les Athéniens. L'espérance stimule dans le danger; on peut, quand on a la supériorité, se confier à elle; elle est alors susceptible de nuire, mais sans causer notre perte. Mais ceux qui confient à un coup de dés tout leur avoir -- car l'espérance est naturellement prodigue -- n'en reconnaissent la vanité que par les revers qu'elle leur suscite et, quand on l'a découverte, elle ne laisse plus aucun moyen de se garantir contre ses traîtrises. Vous êtes faibles, vous n'avez qu'une chance à courir; ne tombez pas dans cette erreur; ne faites pas comme tant d'autres qui, tout en pouvant encore se sauver par des moyens humains, se sentent sous le poids du malheur trahis par des espérances fondées sur des réalités visibles et recherchent des secours invisibles, prédictions, oracles et toutes autres pratiques, qui en entretenant leurs espérances causent finalement leur perte.
CIV. -- Les Méliens. Nous n'ignorons pas, sachez-le bien, qu'il nous est difficile de lutter contre votre puissance et contre la fortune; il nous faudrait des forces égales aux vôtres. Toutefois nous avons confiance que la divinité ne nous laissera pas écraser par la fortune, parce que, forts de la justice de notre cause, nous résistons à l'injustice. Quant à l'infériorité de nos forces, elle sera compensée par l'alliance de Lacédémone, que le sentiment de notre commune origine contraindra, au moins par honneur à défaut d'autre raison, à venir à notre secours. Notre hardiesse n'est donc pas si mal fondée.
CV. -- Les Athéniens. Nous ne craignons pas non plus que la bienveillance divine nous fasse défaut. Nous ne souhaitons ni n'accomplissons rien qui ne s'accorde avec l'idée que les hommes se font de la divinité, rien qui nous cadre avec les prétentions humaines. Les dieux, d'après notre opinion, et les hommes, d'après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n'est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l'appliquer. Elle était en pratique avant nous; elle subsistera à jamais après nous. Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. Du côté de la divinité, selon toute probabilité, nous ne craignons pas d'être mis en état d'infériorité. Quant à votre opinion sur Lacédémone, dont vous escomptez qu'elle vous secourra pour ne pas trahir l'honneur, nous vous félicitons de votre naïveté, sans approuver votre folie. Les Lacédémoniens, il est vrai, entre eux et dans leurs institutions nationales, font preuve généralement de droiture; mais dans leurs rapports avec les autres peuples, que n'y aurait-il pas à dire sur leurs procédés! Pour tout dire en un mot : plus manifestement qu'aucun peuple de notre connaissance, ils confondent l'agréable et l'honnête, l'utile et le juste; une telle disposition d'esprit ne s'accorde guère avec vos folles aspirations sur votre salut.
CVI. -- Les Méliens. C'est là précisément ce qui renforce au plus haut point notre confiance. Nous sommes leurs colons et ils ne voudront pas, en nous trahissant, perdre la confiance des Grecs qui leur sont favorables et avantager er leurs ennemis.
CVII. -- Les Athéniens. Vous ne croyez donc pas que l'intérêt se confond avec la sûreté, tandis que le juste et l'honnête sont inséparables des dangers? Et les Lacédémoniens se gardent bien en général de les braver.
CVIII. -- Les Méliens. Eh bien ! nous pensons que pour nous secourir ils affronteront bien volontiers ces dangers et que les risques leur paraîtront moins grands avec nous qu'avec d'autres. Notre proximité du Péloponnèse facilite leur intervention et notre communauté d'origine les assure davantage de notre fidélité.
CIX. -- Les Athéniens. Aux yeux de ceux dont on réclame l'assistance, la meilleure garantie n'est pas la sympathie de ceux qui les invoquent, mais la supériorité de leurs forces. C'est une considération à laquelle les Lacédémoniens sont particulièrement sensibles; ils se défient de leur propre puissance et il faut que leurs alliés soient en nombre pour qu'ils marchent contre leurs voisins. Aussi est-il peu probable qu'ils passent dans une île, quand nous sommes maîtres de la mer.
CX. -- Les Méliens. Ils pourront envoyer d'autres alliés. La mer de Crète est vaste. Les maîtres de la mer auront moins de facilité à y poursuivre l'ennemi, que celui-ci à leur échapper. Admettons que les Lacédémoniens échouent sur ce point; ils pourront toujours se retourner contre votre territoire et contre ceux de vos alliés que n'a pas attaqués Brasidas. Et c'est moins pour un pays étranger qu'il vous faudra lutter que pour la défense de vos alliés et de votre propre pays.
CXI. -- Les Athéniens. Si la chose arrive, elle ne nous surprendra pas. Vous-mêmes, vous n'ignorez pas que jamais la crainte d'autrui n'a fait abandonner un siège aux Athéniens. Mais voyons! Nous avions convenu de délibérer sur votre salut et nous constatons que dans toutes vos paroles vous n'avez rien dit qui soit de nature à inspirer confiance à un peuple et l'assurer de son salut. Bien au contraire ! Vos plus fermes appuis ne consistent qu'en espérances à longue échéance et les forces dont vous disposez présentement sont insuffisantes pour vous assurer la victoire sur celles qui, dès maintenant, vous sont opposées. Ce serait la pire des imprudences, si après notre départ vous n'adoptiez pas une résolution plus sage. Vous ne vous laisserez pas égarer par ce point d'honneur qui si souvent perd les hommes au milieu de dangers sans gloire et menaçants. Que de gens, sans se faire illusion sur les risques qu'ils couraient, se sont laissés entraîner par l'attrait de ce mot : l'honneur! Séduits par ce terme, ils sont tombés de leur plein gré dans des maux sans remède. Leur déshonneur est d'autant plus ignominieux qu'il est dû à leur folie et non à la fortune. En délibérant sagement, vous éviterez ce malheur et vous conviendrez qu'il n'y a rien d'infamant à céder à un État puissant, dont les propositions sont pleines de modération, lorsqu'il vous offre de devenir ses alliés et ses tributaires, en vous laissant la propriété de votre sol. Puisque vous avez le choix entre la guerre et votre sûreté, vous ne prendrez pas le plus mauvais parti. Ne pas céder à ses égaux, mais se bien comporter avec les forts, user de modération avec les faibles : voilà les conditions essentielles de la prospérité d'un État. Réfléchissez donc; après que nous nous serons retirés, dites-vous et redites-vous que c'est votre patrie qui est l'objet de vos délibérations. Elle seule est en cause, et une seule délibération bonne ou mauvaise décidera de son avenir."
CXII. -- Les Athéniens se retirèrent de la conférence. Les Méliens, restés seuls, demeurèrent à peu de chose près sur leurs positions et firent cette réponse : "Notre manière de voir n'a pas varié, Athéniens. Nous nous refusons à dépouiller de sa liberté, en un instant, une cité dont la fondation remonte déjà à sept cents ans. Nous avons confiance dans la fortune qui, grâce aux dieux, l'a sauvée jusqu'à ce jour et dans l'aide des hommes et nous tâcherons de la conserver. Nous vous proposons notre amitié et notre neutralité; mais nous vous invitons à évacuer notre territoire en concluant un traité au mieux de vos intérêts comme des nôtres."
CXIII. -- Telle fut la réponse des Méliens. Les Athéniens rompant la conférence répondirent: "Ainsi donc, d'après votre décision vous êtes les seuls, semble-t-il, à regarder l'avenir comme plus assuré que ce que vous avez sous yeux. Votre désir vous fait considérer comme déjà réalisé ce qui est encore incertain. Votre fol espoir vous pousse à vous livrer entièrement aux Lacédémoniens, à la fortune, à l'espérance. Vous vous en repentirez."
CXIV. -- Les députés athéniens regagnèrent l'armée. Les stratèges, devant l'obstination des Méliens, prirent immédiatement leurs dispositions d'attaque. Chaque contingent allié reçut un secteur et l'on se mit à investir la place. Puis les Athéniens laissèrent, sur terre et sur mer, des forces de siège composées de leurs troupes et des alliées; là-dessus ils se retirèrent avec la plus grande partie de leurs forces. La garnison demeura et poursuivit le siège.
CXV. -- Vers la même époque les Argiens envahirent le territoire de Phliunte. Ses habitants, renforcés des bannis d'Argos, leur tendirent une embuscade et leur tuèrent environ quatre-vingts hommes. Les Athéniens de Pylos firent sur les Lacédémoniens un butin important. Ceux-ci, tout en se refusant à rompre la trêve, prirent une attitude hostile, en faisant proclamer par la voix du héraut, qu'ils autorisaient quiconque le voudrait à piller les Athéniens. Les Corinthiens se prévalurent de quelques différends particuliers pour prendre les armes contre Athènes. Les autres Péloponnésiens ne bougèrent pas. Une nuit les Méliens attaquèrent la partie de la circonvallation face au marché tenue par les Athéniens, ils tuèrent des hommes, enlevèrent des vivres et tout ce qu'ils purent trouver d'utile, puis ils rentrèrent dans la ville et se tinrent tranquilles. Les Athéniens par la suite firent meilleure garde. L'été prit fin.
CXVI. -- L'hiver suivant, les Lacédémoniens se disposèrent à marcher contre l'Argolide. Mais les sacrifices pour le succès de l'expédition se révélèrent défavorables aussi se retirèrent-ils.
Les Argiens prirent acte de cette intervention différée pour suspecter de complicité certains de leurs concitoyens; on en arrêta quelques-uns; d'autres prirent la fuite.
Vers la même époque les Méliens enlevèrent une autre partie de la circonvallation, où les Athéniens n'avaient que peu de troupes. Puis arriva d'Athènes une seconde expédition commandée par Philokratès fils de Déméas. Dès lors le siège fut mené avec vigueur; la trahison s'en mêlant, les Méliens se rendirent à discrétion aux Athéniens. Ceux-ci massacrèrent tous les adultes et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. Dès lors, ils occupèrent l'île où ils envoyèrent ensuite cinq cents colons.